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Les nouvelles technologies, notamment celles appliquées au médical, vous captivent. Comment peuvent-elles aider à générer les dossiers médicaux personnalisés ?

L’enrichissement des bases de données personnelles dépend de nombre d’avancées technologiques récentes: les biopuces, les tests ADN, les tags RFID, les puces biocapteurs, etc. Ces systèmes de plus en plus numérisés et rapides facilitent la mesure et l’analyse. Les informations sont récoltées avec le consentement du patient par les médecins et les laboratoires d’analyses grâce aux technologies que je viens d’évoquer. Elles sont numérisées et transférables rapidement via Internet. Elles permettent de constituer des bases de données confidentielles pour le patient puis, en les associant avec des informations d’autres patients, de définir des statistiques sur une population. Pourtant, mettre en place des dossiers personnels tels qu’il en existe aux Etats-Unis (individual personnal health record) nécessite d’installer des systèmes de sécurité pour garantir la confidentialité des informations numérisées et laisser un droit de regard au patient. Il est aussi nécessaire de développer une bioinformatique pour traiter les informations statistiques: des outils de reporting, un réseau sécurisé, un moteur de recherche et des bases de données performants.

Selon vous, quels avantages présentent de tels dossiers, pour quelles utilisations ?

Je considère que leur usage est multiple, à la fois individuel et collectif. Bien entendu les bases de données médicales intéressent en premier chef le patient et ses médecins. Toutefois, j’y décèle surtout un intérêt pour la collectivité. La compilation des informations extraites des dossiers individuels permet à l’ensemble des médecins de prendre part à la constitution et à l’enrichissement d’une sorte de portail collaboratif de la santé. Les patients peuvent aussi, où qu’ils soient et à tout moment, accéder à la base de connaissances relative à la maladie qui les concerne, qu’il s’agisse d’une maladie orpheline, ou du SIDA, nécessitant un protocole de soins ou la prise d’un produit particulier. Cette information est particulièrement bénéfique pour le patient lorsqu’il se retrouve seul et cherche à se rassurer.
Ce type de base numérique intéresse aussi les médias qui accèdent à une base de données énorme et constatent l’évolution des traitements sur une maladie. De leur côté, les industriels peuvent constater les effets de leurs médicaments sur une population et valident encore plus rapidement leurs protocoles de tests. Je peux citer par exemple le groupe Sandoz qui se concentre sur des tests de diagnostics, des mesures préventives et une médecine personnalisée. Par ailleurs, l’usage individuel et collectif des bases de données numériques personnelles fait baisser les coûts. Les organismes de santé, les mutuelles et assurances peuvent réaliser un plus grand ciblage des médicaments. Ils organisent une meilleure prévention et remboursent les soins non pas en amont mais selon un résultat probant car vérifié sur une population.
Un autre avantage apparaît dans le cadre des programmes de maintien de la santé qui se multiplient notamment aux Etats-Unis (life maintenance program). Des grandes entreprises et des grandes compagnies d’assurances s’associent et nouent des contrats avec des personnes allergiques, souffrant de maladies cardiovasculaires, d’hypertension, de diabète ou de toute autre pathologie. Ces accords impliquent que le patient réalise de manière régulière et autonome des biotests personnalisés, numérisés, qui sont ensuite mémorisés dans un dossier. Je prendrai l’exemple des services MediCompass et MetriLink de la société Imetrikus qui permettent à des individus et à des professionnels de soins de santé de partager des résultats de mesures individuelles réalisées entre les visites de soins de santé. L’analyse de ce suivi permet aux soignants de prescrire soit des soins médicamenteux, soit de proposer des méthodes douces, des conseils d’hygiène de vie, de diététique ou de pratiques sportives.

En France, l’avènement d’un DMP tarde et sa généralisation pourrait ne pas survenir avant 2010! Pourtant, tout ce que vous venez d’évoquer existe déjà et repose sur des technologies déjà éprouvées…

Tout à fait ! Il ne s’agit pas d’une utopie mais bien d’une réalité. Reste que la mise en œuvre de ces projets s’accompagne de pesanteurs sociologiques. Les craintes concernant l’impact des nouvelles technologies sur la vie privée, la transition entre la médecine et la cyber-médecine sont vivaces, notamment en Europe, et elles font que les choses vont en douceur. Cette situation me rappelle celle vécue aux prémices d’Internet. Les Américains se sont tout de suite approprié le Web. Plus réfléchis, les Français sont allés plus doucement vers Internet et ils ont bâti une approche culturellement différente.

Comment voyez-vous le système de soins de demain, l’hôpital du futur ?

Les changements concerneront surtout la production, la gestion et l’accès aux informations de santé. Le développement des réseaux à très haut débit favorise l’échange et la consultation en temps réel aux données et aux archives des patients, aussi bien en réseau interne qu’entre établissements distants. L’hôpital du futur optimisera le dialogue entre les médecins. Pour autant, toute cette technologie, cette logistique autour des données, s’effectuera d’une manière transparente. Il sera important de garder un équilibre entre le réel et le virtuel, entre la technologie et l’humain. Certes, un agent intelligent communiquera avec un agent intelligent, un robot échangera avec un robot mais les humains devront rester humains, conserver le contact avec le patient. Si un scanner peut repérer une tumeur minuscule dans un corps humain, le médecin aura toujours besoin d’une discussion en face-à-face, de percevoir les émotions, les souffrances du patient.

Dans iMédicale, nous suivons les évolutions des nouvelles technologies pour la santé, mais finalement sont-elles aujourd’hui celles que l’on voit ou celles invisibles, par exemple des nanotechnologies ?

Je me suis toujours plus intéressé à l’exploration du monde intérieur plutôt qu’à celle du monde extérieur consistant à envoyer des sondes dans l’Espace et qui nécessitent des organisations et des financements plus de l’ordre du militaire que du scientifique. La découverte d’un espace intérieur par le biais de nanosondes, d’ARN interférent, de marqueurs, de quantums dots, etc. permet non seulement de mieux comprendre l’infiniment petit mais aussi de remplacer des cellules malades, de fabriquer des tissus. Passionnant, ce nouvel univers m’inquiète aussi car l’homme n’a plus seulement le pouvoir de modifier à moyen ou à long terme le macro (l’environnement, la planète). Dorénavant, l’homme a la capacité de manipuler – quasi instantanément – la génétique de l’humain ! Dans cet esprit d’alerte et de pédagogie, à la Cité des Sciences, nous essayons de rendre visible l’invisible. Après le télescope qui analyse le plus loin et le microscope qui analyse le plus petit, nous faisons en sorte que l’ordinateur devienne le macroscope. En accélérant les processus trop lents et en ralentissant ceux qui sont trop rapides, il permet de voir l’infiniment complexe.